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Biographie d'un écrivain également peintre dont la méconnaissance est une injustice

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40 - Le fil.



Voyager à l’intérieur d’un homme ressemble à un voyage à l’intérieur d’une vieille ville fortifiée – vieille parce qu’elle a une histoire, et fortifiée parce que sa pudeur de femme la défend. Mais n’y ressemble qu’à la condition où le voyageur respecte deux impératifs. Le premier exige de se montrer attentionné, de n’être occupé que des beautés de cette ville. Le deuxième exige d’avoir les capacités grâce auxquelles on est à même de découvrir le “trésor” forcément caché (sa nudité) de cette même ville. Ou de cette même femme. En l’occurrence de ce même peintre ou poète.

Si le voyageur remplit ces deux clauses, il peut alors s’aventurer à l’intérieur du vase, là où, dans le liquide amniotique de l’âme, règnent dans l’obscurité préservative toutes les racines des fleurs offertes à la lumière des regards.

« On peut comparer la vie à une étoffe brodée dont chacun ne verrait, dans la première moitié de son existence, que l’endroit, et, dans la seconde, que l’envers ; ce dernier côté est moins beau, mais plus instructif, car il permet de reconnaître l’enchaînement des fils. » Schopenhauer. Moins beau, ce n’est pas si sûr : l’intérieur d’un homme a la beauté de l’utilité, la seule qui soit effective, advenue, telle celle d’un outil poli par l’usage, d’une œuvre accomplie par le travail assidu, de la création achevée par la personne studieuse. C’est là la beauté sobre, simple, silencieuse. Toutes choses qui contrastent avec l’extérieur de l’homme qui ne peut s’empêcher de faire plus ou moins du théâtre. Au lieu qu’à l’intérieur, même si le vase contient déjà un voile de vase faite d’à-peu-près, de faux-semblants et autres feintes et hâbleries diverses, il est rare que l’acteur ait les coudées vraiment franches : les racines des fleurs (même si elles n’éclosent jamais, même si elles restent à jamais enclosent dans leur capitule, même si elles ne vont jamais au-delà du bourgeon) produisent en effet un contrepoison redoutablement efficace.

Cette beauté intérieure s’extériorise par la raison (l’explication, la clarté) et le langage qui en est l’expression. Rien n’échappe à cette fonction, y compris, en dépit de leur réputation, les passions, les folies et furies : elles aussi sont contraintes de passer par cette filière qui, comme son nom l’indique, amincit le fil (d’or, d’argent, de cuivre ou de plomb) jusqu’à le rendre propre à tenir serrées l’une contre l’autre toutes les perles des mots, des pensées.

Le peintre, le musicien, tous les poètes, à l’aide du mode d’expression qui est le leur, extériorisent leur vie intérieure de telle sorte qu’elle est, pour le voyageur des merveilles, la vieille ville fortifiée dans laquelle ce dernier va pénétrer – et en découvrir (à la fois ôter le voile qui recouvre la nudité, et comprendre la nudité dévoilée) les deux côtés de la vie – ou de l’étoffe brodée de Schopenhauer. 

Qui ne sait, pour l’avoir vivement éprouvé, parfois jusqu’à la violence (violence de la douceur ou violence de la noirceur) qu’une œuvre, quelque transposée qu’elle soit, est toujours une nudité, qui peut aller jusqu’à la crudité, et qu’en l’écoutant, la lisant ou la regardant, c’est la nudité même de l’homme qu’on écoute, lit ou regarde. L’épure, cette vérité dont le fond émerveille les uns, dont la forme agace les autres, mais dont l’intérieur commotionne les uns et les autres.

 

« […] Je continue à vous dérouler le fil en aiguille, les faits bruts. On entre en gare. Je vous prends le bras, vous prenez votre sac à main, nous sortons. Le couloir est un boîtier d’horloge rempli des rouages de sa cohue ; on y introduit nos deux grains de sable ; on attend dans la masse. Bien sûr, on vous assène de regards et j’ai immédiatement le geste de vous soustraire à cette indiscrétion contondante qui vous lapide. Mais on est solidifié dans le mortier qui engorge le passage, permafrost à consistance courbatue, parcouru du bruissement d’un blabla suffoqué. Il y a des poussades ; on est tapissé aux uns et aux autres. Le train s’immobilise ; on avance à pas rétrécis. Je vous précède pour vous aider à descendre. Aide utile comme un outil, un accessoire. L’agitation est trapue ; la foule s’échevelle. Je vous entraîne immédiatement à toutes jambes pour vous épargner le contrôleur, le bureau du chef de gare, le chef de gare, les explications… On remonte le quai et le blafard, on traverse le hall et le blême, on sort. La file de taxis ; on monte dans celui qui s’impose. Je vous demande le nom d’une rue, un numéro ; je les répète, on roule. Je ne vous quitte pas de l’œil. Lequel me tranquillise : vous avez dans l’ombre qu’éclaire par bribes la lumière citadine le visage de celle qui refait ses comptes. Je ne saurais pourtant appuyer mon regard sur cette femme à figure mincie – sous la pellicule de laquelle paraît toutefois le filigrane d’un esprit net. Vous ressemblez trait pour trait à l’intelligence chevronnée qui tire sa révérence sans savoir que l’enfance de l’art d’aimer remet sa pendule à l’heure en disant que ce n’est pas du jeu… C’est l’heure où la circulation est brutale, bruyante ; les rues sont un broyat de brouhahas. Vous êtes assise dans cette voiture comme si vous étiez dans une forêt, une usine, une salle d’attente. Si l’on vous prenait en photo, on verrait que vous êtes pareille à la tête d’épingle d’une étoile à neutrons flaquée au fin fond de votre grotte. Pour vous tout est objet : voiture, ville, chauffeur, moi et votre corps aimanté par la délivrance. Votre immeuble. Je vous accompagne : je suis votre prothèse provisoire, le geste que vous n’avez pas […] »

 

© Guy Brémond, in Récitatif.

 

 

 

 

 

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